Faut-il avoir une face d'ange pour croire à l'existence
de l'espèce séraphique ? Jeune prince de la
musique funk apparu dans le ciel de la célébrité
en 1987, Terence Trent D'Arby (TTD) a l'intuition large :
il inscrit parmi les êtres célestes certains
de ses pairs en musique : "Edith Piaf, Duke Ellington,
Prince, Jimi Hendrix, les Beatles et les Rolling Stones, Miles
Davis...", en bref tous"ces artistes qui sont vrais,
eux-mêmes" et qui trouvent en face d'eux le rouleau
compresseur de l'industrie.
A Deauville, le vent souffle, le ciel sera bleu demain
et Terence Trent D'Arby, qui s'appelle dorénavant
Sananda (Jésus) Maitreya (le Messie), ira marcher
le long de la mer haute, respirer large, parler aux mouettes,
s'allier à la nature. Pour l'heure, il joue avec
un tournesol. Peau noire et soleil jaune. Après le
concert, pour la photographie à l'hôtel Royal,
côté mer, habité de fantômes cinématographiques
et milliardaires, l'homme de l'art a installé un
rideau noir pour fixer une image rêvée de ce
filiforme américain, innocent tel l'enfant, futé
tel l'ancêtre.
En 1987, Introducing the Hardline According to Terence
Trent D'Arby, premier album, explose dans les classements
des ventes mondiales. De Paris à Santiago-du-Chili,
et avec maints détours, on scande Wishing Well. Son
auteur est un métis new-yorkais né à
Harlem, basé à Londres et viscéralement
lié à l'Europe qu'il a découverte en
Allemagne, où il était soldat de l'US Army.
" J'avais 25 ans quand je suis devenu célèbre,
mais j'étais bien plus jeune émotionnellement.
J'ai eu une jeunesse très hachée, qui ne m'a
pas préparé aux lois de l'industrie musicale.
J'ai été terrifié par le peu de personnes
qui s'intéressaient à la musique. Et j'ai
été de plus en plus seul, de plus en plus
triste."
Enfant de Prince et des Beatles, TTD, superstar, compose
à profusion, raconte des bêtises, se met sur
un piédestal - genre "mon album est aussi bon
que le Sgt. Pepper's des Beatles", "Je suis Dieu".
L'"industrie" et les médias, en particulier
la presse musicale anglaise, poussent au crime. Elles en
veulent plus. Demandent à TTD de parler de sexe,
d'amours torrides. En bref, d'être un artiste noir
américain, un modèle où il ne se reconnaît
pas, en particulier dans "l'irrespect à l'égard
des femmes".
Terence Trent Howard est le fils naturel d'un Blanc disparu
de la circulation et d'une Afro-Américaine originaire
du New Jersey. Enfant d'un Harlem métissé
qui devint "D'Arby, parce que quand j'avais deux ans,
un homme m'a adopté". A l'âge de 33 ans,
quand sort l'album Vibrator (le quatrième de la série
des Terence Trent D'Arby) dans une certaine indifférence
commerciale, le chanteur rêve d'un monde peuplé
d'oiseaux en liberté, où des anges s'adressent
à lui en murmurant "Sananda". Joli nom,
celui du Christ, "familier, bien plus que Terence".
TTD se cherche une nouvelle peau, il va embrasser cette
identité onirique, à consonance planétaire.
Peau blanche et masque noir. Ame noire et cur blanc.
Le corps est une enveloppe, l'identité une carte.
Le musicien auto-nommé Jésus le Messie a une
passion pour l'Europe, "pour ces pays qui sont vrais,
où les gens sont eux-mêmes, plus qu'aux Etats-Unis,
un pays trop jeune, qui cultive les extrêmes, et n'a
de cesse de combattre le vice. Mais il n'est pas sage d'envisager
seulement la vertu".
"L'HONNÊTETÉ, LA VÉRITÉ"
"Changer de nom a été facile, naturel,
je voulais voir ce qu'il y avait sous cette peau, sous cet
ego." Torse nu, cajolant la fleur de tournesol, pantalon
en faux serpent bleu ciel, et dreadlocks en bon ordre, Sananda
joue de son corps avec une notion très féline
du yin et du yang, du masculin et du féminin. Il
vient d'épouser un jeune mannequin italien, de Milan,
où il vit. Il est libre du joug de l'"industrie",
après avoir "payé le prix d'une vie vide"et
retrouvé "la liberté de la vérité,
de l'honnêteté. Il n'y a aucune religion constituée
là-dedans. Ma relation avec Dieu est intime, amicale,
je n'admets aucune intervention entre l'Esprit et moi-même".
Blanc, noir, ange et démon, totalement funk, très
soul, vaudou comme Hendrix, rocker à la Lenny Kravitz,
Sananda raconte ses souvenirs en partant des Beatles. "Puis
je suis allé à l'église, où
une femme noire qui avait de gros seins, amples - ce n'était
pas sexuel, mais très confortable et beau -, m'a
beaucoup appris. A 6 ans, j'ai joué de la batterie.
A 12 ans, mon oncle m'a offert une guitare blues, bien trop
grande, je ne l'ai reprise qu'à 25 ans." Le
concert, une messe du partage, l'artiste un magicien, une
sorte de prêtre, qui canalise les colères.
"La colère ne peut être ni une arme ni
un outil. Elle doit exister par ce que trop, c'est trop.
Dans ce monde, il y a une trop grande part d'artificiel,
99 % de merde, que les citoyens commencent à refuser
parce qu'ils en ont marre. L'artiste doit assumer ses responsabilités."
En 1995, TTD se sépare de sa maison de disques,
Sony Music, à la fin d'un contrat de huit ans. Le
jeune chanteur a été pris dans les feux des
rachats. En 1987, Introducing... est édité
chez CBS (13 millions d'exemplaires vendus) tout comme le
deuxième, Neither Fish Nor Flesh, paru en 1989 (1,5
million, la chute...). En 1990, CBS passe sous le giron
du géant japonais Sony. TTD, qui n'est plus dans
la liste des artistes prioritaires, publie un album moins
vendeur, s'évade des contingences. "J'enregistrais
des albums -Symphony of Dawn, Vibrator- dont je savais que
personne ne ferait la promotion."
Sananda a créé Sananda Records, il met sa
musique en ligne, affiche en scène l'adresse de son
site (sanandamaitreya.com), et bénit Dieu d'avoir
permis aux humains d'inventer Internet. Au passage, Sananda
salue Prince, "pionnier dans sa lutte contre l'industrie
et dans sa musique, c'est son rôle dans cette vie".
Sur le Net également, les fans commentent la carrière
de TTD, titre par titre : " If You All Get To Heaven
: le premier titre du premier album de M. D'Arby est une
sorte de chanson soul païenne... Une expression religieuse
du doute... où l'influence créative des Beatles
se lit dans la recherche alchimique de nouveaux sons."
Suga Blues, septième titre de l'excellent album Wild
Card - la carte que l'on sort de sa manche et qui change
tout le jeu -, convoque ainsi Mozart, "un très
bon copain" dont les Symphonies concertantes traînent
ici au milieu de churs gospel et de déluges
soniques.
Véronique Mortaigne
(And here as
pdf-file, merci Laurent for sending it!)
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