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Terence Trent D'Arby, le funk angélique

LE MONDE | 02.08.03 | 14h08

Ce métis de Harlem est en musique fils de Prince et des Beatles. Il a 25 ans quand il rencontre le succès. Et 33 ans, l'âge du Christ, quand il prend le nom du Messie (Sananda Maitreya).

Faut-il avoir une face d'ange pour croire à l'existence de l'espèce séraphique ? Jeune prince de la musique funk apparu dans le ciel de la célébrité en 1987, Terence Trent D'Arby (TTD) a l'intuition large : il inscrit parmi les êtres célestes certains de ses pairs en musique : "Edith Piaf, Duke Ellington, Prince, Jimi Hendrix, les Beatles et les Rolling Stones, Miles Davis...", en bref tous"ces artistes qui sont vrais, eux-mêmes" et qui trouvent en face d'eux le rouleau compresseur de l'industrie.

A Deauville, le vent souffle, le ciel sera bleu demain et Terence Trent D'Arby, qui s'appelle dorénavant Sananda (Jésus) Maitreya (le Messie), ira marcher le long de la mer haute, respirer large, parler aux mouettes, s'allier à la nature. Pour l'heure, il joue avec un tournesol. Peau noire et soleil jaune. Après le concert, pour la photographie à l'hôtel Royal, côté mer, habité de fantômes cinématographiques et milliardaires, l'homme de l'art a installé un rideau noir pour fixer une image rêvée de ce filiforme américain, innocent tel l'enfant, futé tel l'ancêtre.

En 1987, Introducing the Hardline According to Terence Trent D'Arby, premier album, explose dans les classements des ventes mondiales. De Paris à Santiago-du-Chili, et avec maints détours, on scande Wishing Well. Son auteur est un métis new-yorkais né à Harlem, basé à Londres et viscéralement lié à l'Europe qu'il a découverte en Allemagne, où il était soldat de l'US Army. " J'avais 25 ans quand je suis devenu célèbre, mais j'étais bien plus jeune émotionnellement. J'ai eu une jeunesse très hachée, qui ne m'a pas préparé aux lois de l'industrie musicale. J'ai été terrifié par le peu de personnes qui s'intéressaient à la musique. Et j'ai été de plus en plus seul, de plus en plus triste."

Enfant de Prince et des Beatles, TTD, superstar, compose à profusion, raconte des bêtises, se met sur un piédestal - genre "mon album est aussi bon que le Sgt. Pepper's des Beatles", "Je suis Dieu". L'"industrie" et les médias, en particulier la presse musicale anglaise, poussent au crime. Elles en veulent plus. Demandent à TTD de parler de sexe, d'amours torrides. En bref, d'être un artiste noir américain, un modèle où il ne se reconnaît pas, en particulier dans "l'irrespect à l'égard des femmes".

Terence Trent Howard est le fils naturel d'un Blanc disparu de la circulation et d'une Afro-Américaine originaire du New Jersey. Enfant d'un Harlem métissé qui devint "D'Arby, parce que quand j'avais deux ans, un homme m'a adopté". A l'âge de 33 ans, quand sort l'album Vibrator (le quatrième de la série des Terence Trent D'Arby) dans une certaine indifférence commerciale, le chanteur rêve d'un monde peuplé d'oiseaux en liberté, où des anges s'adressent à lui en murmurant "Sananda". Joli nom, celui du Christ, "familier, bien plus que Terence". TTD se cherche une nouvelle peau, il va embrasser cette identité onirique, à consonance planétaire.

Peau blanche et masque noir. Ame noire et cœur blanc. Le corps est une enveloppe, l'identité une carte. Le musicien auto-nommé Jésus le Messie a une passion pour l'Europe, "pour ces pays qui sont vrais, où les gens sont eux-mêmes, plus qu'aux Etats-Unis, un pays trop jeune, qui cultive les extrêmes, et n'a de cesse de combattre le vice. Mais il n'est pas sage d'envisager seulement la vertu".

"L'HONNÊTETÉ, LA VÉRITÉ"

"Changer de nom a été facile, naturel, je voulais voir ce qu'il y avait sous cette peau, sous cet ego." Torse nu, cajolant la fleur de tournesol, pantalon en faux serpent bleu ciel, et dreadlocks en bon ordre, Sananda joue de son corps avec une notion très féline du yin et du yang, du masculin et du féminin. Il vient d'épouser un jeune mannequin italien, de Milan, où il vit. Il est libre du joug de l'"industrie", après avoir "payé le prix d'une vie vide"et retrouvé "la liberté de la vérité, de l'honnêteté. Il n'y a aucune religion constituée là-dedans. Ma relation avec Dieu est intime, amicale, je n'admets aucune intervention entre l'Esprit et moi-même".

Blanc, noir, ange et démon, totalement funk, très soul, vaudou comme Hendrix, rocker à la Lenny Kravitz, Sananda raconte ses souvenirs en partant des Beatles. "Puis je suis allé à l'église, où une femme noire qui avait de gros seins, amples - ce n'était pas sexuel, mais très confortable et beau -, m'a beaucoup appris. A 6 ans, j'ai joué de la batterie. A 12 ans, mon oncle m'a offert une guitare blues, bien trop grande, je ne l'ai reprise qu'à 25 ans." Le concert, une messe du partage, l'artiste un magicien, une sorte de prêtre, qui canalise les colères. "La colère ne peut être ni une arme ni un outil. Elle doit exister par ce que trop, c'est trop. Dans ce monde, il y a une trop grande part d'artificiel, 99 % de merde, que les citoyens commencent à refuser parce qu'ils en ont marre. L'artiste doit assumer ses responsabilités."

En 1995, TTD se sépare de sa maison de disques, Sony Music, à la fin d'un contrat de huit ans. Le jeune chanteur a été pris dans les feux des rachats. En 1987, Introducing... est édité chez CBS (13 millions d'exemplaires vendus) tout comme le deuxième, Neither Fish Nor Flesh, paru en 1989 (1,5 million, la chute...). En 1990, CBS passe sous le giron du géant japonais Sony. TTD, qui n'est plus dans la liste des artistes prioritaires, publie un album moins vendeur, s'évade des contingences. "J'enregistrais des albums -Symphony of Dawn, Vibrator- dont je savais que personne ne ferait la promotion."

Sananda a créé Sananda Records, il met sa musique en ligne, affiche en scène l'adresse de son site (sanandamaitreya.com), et bénit Dieu d'avoir permis aux humains d'inventer Internet. Au passage, Sananda salue Prince, "pionnier dans sa lutte contre l'industrie et dans sa musique, c'est son rôle dans cette vie". Sur le Net également, les fans commentent la carrière de TTD, titre par titre : " If You All Get To Heaven : le premier titre du premier album de M. D'Arby est une sorte de chanson soul païenne... Une expression religieuse du doute... où l'influence créative des Beatles se lit dans la recherche alchimique de nouveaux sons." Suga Blues, septième titre de l'excellent album Wild Card - la carte que l'on sort de sa manche et qui change tout le jeu -, convoque ainsi Mozart, "un très bon copain" dont les Symphonies concertantes traînent ici au milieu de chœurs gospel et de déluges soniques.

Véronique Mortaigne

(And here as pdf-file, merci Laurent for sending it!)


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